Récit de voyage
Spoiler alert, personne ne meurt dans cette histoire.
Départ.
Nous sommes parties mardi matin dans un brouillard de nuages. Notre seul but; célébrer cette saison à travailler ensemble, une année de plus à faire ce qu’on aime : photographier des humains.
J’ai toujours aimé les aéroports. Le mélange des langues et des visages. Les gens qui se frôlent. Pour certains, fuir le quotidien et pour d’autres, y revenir. J’ai toujours aimé cette possibilité de fuir la routine. Pour moi, l’odeur des aéroports, c’est l’odeur de cette fuite en avant. Une exploration multiculturelle vers l’inconnu et ses paysages géants qui nous coupent le souffle, toutes des choses qui me ramènent à mon centre.
J’étais prête à me retrouver et à nous célébrer! Naïve comme souvent. Je ne sais pas si j’aurais dit oui à cette aventure, si j’avais su les contours de ce qui allait se dessiner pour nous cette semaine.
Jour 1
L’Hôtel est majestueux. Immense. Je confie à Véro que chaque fois que je voyage maintenant, ça me prend quelques jours pour atterrir vraiment dans mes souliers. Une criss de mauvaise chance qu’elle me dit, on est ici juste 5 jours, 4 nuits. T’es mieux d’atterrir vite. Je lui raconte comment la peur me paralyse souvent au début de chaque voyage. On dirait qu’en vieillissant j’ai peur de toute. Je lui raconte ça pendant qu’on marche vers le restaurant pour notre premier souper ensemble. Puis sur le chemin, elle me fait aussi une confidence, elle ne se sent pas super bien.
“ J’pense que je vais retourner à notre chambre, j’ai pas tant faim. Je vais aller m’étendre un peu. Vas-y sans moi.”
Je me rends donc seule au resto. Je goûte à la culture. C’est soudainement moins intéressant. J’ai du mal à m’accorder à cette solitude. Je mange en vitesse. Petit. Et je retourne à notre chambre.
Je ne suis pas capable d’atterrir.
Ma belle amie est étendue sur son lit, la main sur son ventre, elle essaie de dormir, mais elle feel moyen. Le reste est un peu flou, mais encore trop vif.
Je vous épargne les détails de sa chute. Mais celle-ci fut rapide et brutale. En moins de 40 minutes, je retrouve mon amie blanche comme un drap, en sueurs, déshydratée, qui hyperventile et n’arrive plus à tenir debout. Ma tête essaie de réfléchir à mille à l’heure. Je lui propose des électrolytes, mais il est trop tard. Je suis en panique. Aller chercher de l’aide. C’est urgent. Par chance, sur le chemin il y a des gens extraordinaires. Calmes et efficaces. Puis tout s’enchaine à une vitesse folle. La chaise roulante, le médic center, le passeport, appeler les assurances, un vêtement de change.
J’entends encore le bruit strident de la sirène de l’ambulance, de l’intérieur c’est tellement plus fort. Mon amie, toute pâle, à moitié avec moi, à moitié ailleurs. La fatigue qui la rattrape aussi. Il est tard. L’inquiétude, toute pognée en boule dans ma gorge. J’ai pas appris à être calme dans les situations d’urgence. Toutes mes peurs sont réunies en même temps et je pense au pire. Je ne suis pas d’un grand réconfort. J’aurais eu besoin qu’on me rassure, moi. Mais mon amie n’a plus de mots. Sa bouche ne sait plus articuler, encore moins réconforter. Anyway c’est elle qui est couchée sur la civière. Pas moi, franchement.
Les ambulanciers ne parlent qu’en Espagnol. Je regrette vraiment de ne pas avoir adhéré à Doulingo comme mon chum et les enfants, qui sont assidus depuis des mois. Mon vocabulaire se restreint à : “si” “gracias” “per favor” “vino tinto” et “caffe con crema”. Rien qui ne me soit utile en ce moment. J’essaie de trouver tout ce que je peux de courage pour la rassurer, elle. Lui dire que ça va aller, alors que j’en sais vraiment rien.
On a fini par arriver à l’hôpital, en pleine nuit. Le médecin était beau. Et gentil surtout. Ça m’a rassurée, pas que le médecin soit beau, mais la prise en charge efficace. Il a branché mon amie sur un soluté. Après un moment, je l’ai retrouvé avec son beau teint rosé, elle revenait à elle. J’pense qu’à ce moment j’atterrissais enfin. J’étais soulagée. Finalement elle allait survivre. Mais, il faudra rester toute la nuit, pas question de retourner à l’hôtel. On allait avoir une chambre à l’étage. Je dormirais sur le divan-lit, avec mon sac bandoulière en guise d’oreiller.
C’était pas ça le plan au départ.
Jour 2
La docteur arrive vers 11:00, nous explique la situation, et nous dit que Véro devra passer une autre nuit ici. ESTI. Nos courtes vacances prennent maintenant un solide détour. J’ai attendu un peu, j’ai demandé à ce qu’on branche son cellulaire en bas à la réception, puis je suis retournée à l’hôtel en taxi après m’être assurée que le personnel soignant prendrait bien soin d’elle. Je suis revenue à fleur de peau, la tristesse toute coincée dans mon corps.
Au moins, j’avais eu l’élan d’apporter un livre extraordinaire pour ce voyage : “Architectures de la joie”. Je suis tombée dedans et j’en ai dévoré chaque page. Ça m’a émue et ça m’a aussi réconcilié avec ma peur et ma solitude.
« Tu me parles de ta peur. Elle aussi, faudra l’apprivoiser. Même clan que la tristesse. Elle contient tout ce qui te hante, ta peur. Alors même si ça grince, même si ça hurle, faudra tendre l’oreille vers ta peur. Faudra trinquer avec ta peur. Apprivoiser sa voix comme on apprivoise le noir. Prendre le risque de sa musique. Accepter qu’elle fasse partie de ta partition… » AnaÏs Barbeau-Lavalette
Wow. Ça m’a chaviré, complètement.
Jour 3
Mon amie est arrivée en fin de journée. À moitié là. Il faudra plusieurs jours pour la retrouver complètement. Ça fait ça les hôpitaux, on en revient jamais vraiment entier. Mais au moins elle est revenue.
Jour 4
Le temps nous a joué des tours. C’est presque l’heure de rentrer. La plage s’est faite belle quand même et le vent doux. J’ai aimé le soleil et j’ai trouvé beaucoup de joie dans la chaleur des jours, malgré tout. Dans nos conversations. Dans le fait de ne pas mourir finalement.
Jour 5
Étirer le temps. Continuer nos lectures respectives. Luncher au buffet. Se changer pour l’hiver qui nous attend de l’autre côté de l’horizon. Puis monter dans l’autobus qui nous mènera à l’aéroport. Derrière moi, une mère et son fils. Je les entend discuter. Lui avec sa petite voix triste.
« Je veux pas partir! Je vais trop m’ennuyer maman!”
« Trouve toi un beau souvenir que tu veux ramener à la maison. Que tu pourras raconter à toute ta classe mardi. »
J’ai trouvé ça beau. J’ai pensé à Véro, à notre amitié et à tous les mariages qu’on a photographiés ensemble dans la joie. J’ai pensé à elle, à cette semaine qu’on nous a un peu volée. J’aurais voulu ramener un peu de douceur pour elle, une mer de sable doux pour mon amie qui a juste hâte de retourner chez elle. Dans son lit, au creux des bras de son amoureux.
Mon souvenir à moi ça sera ça. Notre amitié qui a fait escale à Punta Cana, ponctuée d’une ride en ambulance, de la chienne de ma vie, puis de nos conversations à l’ombre plutôt qu’en plein soleil. Mon souvenir à moi ça sera ça. Le resto Japonais, le thé de cacao, le ventilateur bruyant au plafond. Les lézards minuscules, les oiseaux de proies, les chevaux sauvages et le bateau pirate. Ta liste de médicaments, le pedialyte, tes pantoufles Hospiten et les couches pour adultes. La vie nous aura surprise, mais elle n’a rien gâché au fond. Je ramène plein de souvenirs qu’on va se raconter longtemps et puis on va finir par en rire, j’te jure. On en rit déjà un peu, non?
Mon souvenir à moi, c’est toute cette semaine que j’ai eu avec et sans toi.
C’était mémorable. Et je ne l’oublierai jamais.
Repose-toi maintenant. ❤️
Pis quand on sera prêtes, on fera une prise deux, mais sans la sirène d’ambulance, ok ?

